lundi 25 août 2014

Faire vivre le rêve

« Chacun porte au fond de soi une image fantasmée de la cabane telle que l'enfance en a autrefois dessiné les contours. »
 « Habiter une esquisse mentale, y circuler sans contrainte est une chose, franchir le pas qui sépare le rêve et la réalité et réaliser le projet sans âge d'une vie de cabane que l'on portait au fond de soi en est une autre. »
David Lefèvre, La vie en cabane. Petit discours sur la frugalité et le retour à l'essentiel, Editions Transboréal, 2013 (pp. 13 et 50) 
 Y a-t-il un « bon moment » pour un nouveau départ ou un changement de vie volontaire ? Peut-on agir rationnellement lorsqu'un tel choix se profile alors que tant de paramètres tissent leurs inconscients fils de soie ? Si l'irrationnel peut tomber plus juste qu'un chemin tout tracé, il n'en demeure pas moins déraisonnable en apparence, inconséquent, promis au désenchantement. Faire un enfant, changer de métier, déménager à l'autre bout du monde, prendre ses cliques et ses claques, tout quitter pour un ailleurs, un autrement. Le spectre de la fuite en avant : mirages et fantasmes, viscéral et irresponsable, miroir aux alouettes qui aura tôt fait de se briser en plein vol. L'entourage vient ranimer les barrières mentales qui lui sont propres, comme si le passage à la réalisation d'autrui compromettait le frêle équilibre de leurs empêchements.

Je crois avoir trouvé des pistes pour se délier de ces mauvais présages.

Tout d'abord, admettre l'irrationnel. Lorsque nous avons décidé d'avoir un deuxième enfant (puisque nous avons cette chance de pouvoir déterminer du « bon moment »), mon compagnon et moi admettions une foule de raisons raisonnables : un écart d'âge que nous jugions idéal avec l'aînée, une temporalité adéquate dans les existences respectives de chacun des membres de notre petite famille. Jusqu'à ce que je me rende compte, premièrement que c'était « n'importe quoi », deuxièmement qu'il n'est de raison raisonnable que pour mieux masquer le viscéral -- lui-même relié à une histoire. Il n'est pas forcément nécessaire d'aller gratter en archéologue du soi le pourquoi-du-comment de cet irrationnel (quoique je trouve cela éclairant) : savoir qu'il est là peut suffire.

Ensuite, se préparer à assumer. Quel que soit le projet ou le rêve, on ne sait jamais ce qui nous attend vraiment. Des images mentales naissent, on projette et on rêve, donc. Mais ce qu'on vivra sera autre chose.  Se documenter en amont, rencontrer des personnes qui ont réalisé ces mêmes rêves, lire des récits similaires, se frotter à la technique et entrer dans un nouvel univers langagier : voilà un premier réseau de sens à construire. Prévoir que cela ne puisse pas marcher comme on voudrait et imaginer des « plans B », des itinéraires bis.

Enfin, faire vivre le rêve, l'alimenter comme un feu. C'est pour nous une nécessité au vu de la temporalité de ce projet de vie en cabane et en plein air (1) : le « bon moment » semble poindre à l'horizon 2017. D'ici là, mille et une petites actions nous conduiront du simple rêve à l'expression du désir réalisé. Mille et une petites démarches, comme visiter des campings ouverts à l'année, devenir incollables sur les systèmes de chauffage GPL ou repérer les marques de camping-car lors de nos balades sur l'avenue de Paris, au pied du château de Versailles. Ce blog servira alors de support réflexif, de point d'étape conversationnel (les lecteurs intéressés sont invités à commenter, on peut rebondir de liens en liens contrairement au bon vieux carnet papier) et de journal d'écriture pour les publications à venir. Une première cabane numérique, en quelque sorte.

(1) Avant de faire référence au refuge enfantin, l'expression "en cabane" est multiforme : dans l'Ancien Régime, la cabane est l'endroit où l'on isolait les "fous" et les marginaux ; par glissement sémantique elle est devenue la prison, "être en cabane" signifiant à présent purger une peine derrière les barreaux. En lien avec l'univers marin, "cabaner" signifie renverser, chavirer (une embarcation renversée pouvant servir d'abri, de cabane), et revêt le sens de mettre sens dessus dessous, en désordre.

Ceci est le troisième billet sur notre projet d'habitat familial alternatif. Retrouvez les autres billets ici :
- Romans d'été
- L'aventure de proximité 
- "Life is huge, live Tiny !" : le mouvement Tiny Houses

vendredi 22 août 2014

L'aventure de proximité

« J'ai tendance à militer pour l'aventure de proximité. Partir au pas de sa porte pour aller agrandir son horizon tient pour moi de la simplicité, d'une évidence trop peu envisagée. Je n'ai rien trouvé de plus accessible matériellement et financièrement. »
Yann Durand, Un fleuve de possibilités, Editions Atlamé, 2014
Une randonnée avec les enfants en partant de chez nous, direction Chartres par l'un des chemins de Compostelle ; quatre saisons en camping-car et en Ile-de-France : voilà le menu de nos prochaines aventures. Tout comme Yann Durand, parti rejoindre l'Atlantique et la Méditerranée à pied après l'annonce d'une maladie chronique, puis se juchant sur son stand-up paddle pour descendre la Charente jusqu'à son embouchure océanique, je n'ai jamais eu besoin de partir loin pour voyager. Mes plus vives curiosités, bien qu'émerveillée par la diversité du monde, me conduisent à ouvrir les frontières au seuil de notre quotidien. Il me faut arpenter la terre en commençant par le coin de la rue, ressentir l'espace que je traverse par des modes de transport lents, habiter les lieux pour rencontrer les gens qui y vivent et y travaillent.

J'ai découvert l'ethnologie sur le tard mais je l'ai pratiquée 10 ans (dont 6 ans de thèse, avec des activités professionnelles en parallèle). Graffiteurs anti-publicitaires du métro parisien ; danseurs et musiciens de bals folks ; scripteurs de prières sauvages dans les églises parisiennes et institutionnels catholiques les accueillant bon an, mal an ; habitants et travailleurs des quartiers périphériques se battant pour maintenir des services publics ; développeurs d'applications mobiles pour l'amélioration de l'environnement urbain : mes enquêtes ont toutes été conduites sur des terrains proches. Non pas que le Cambodge, l'Alaska ou l'Equateur me rebutaient particulièrement, mais parce que je sentais combien « l'ici » pouvait contenir de richesses ignorées.

La célèbre phrase d'introduction de Tristes tropiques de Claude Levi-Strauss -- « Je hais les voyages et les explorateurs » -- m'a toujours fascinée, en tant que critique d'un exotisme débouchant sur la fabrication de stéréotypes, dont se repaissent les médias et l'industrie touristique. Pourtant, j'adore les récits de voyage et d'exploration lorsqu'ils sont menés à la première personne, le « je » limitant l'effet généralisateur et assumant l'aventure intérieure.

Ce que je déteste dans ces récits, et que je vais bien prendre garde de ne pas reproduire, c'est le versant de la critique facile envers ceux-qui-ne-font-pas-comme-moi. Le voyageur a eu une révélation, et du haut de son épiphanie regarde le petit monde des besogneux qui n'ont rien compris à la vie. Critique du sédentarisme lorsqu'on est nomade, de l'habitat classique si on vit en yourte ou de l'exotisme si on randonne près de chez soi :  il y a toujours une masse de sots moutonniers emprisonnés dans leur caverne, que le voyageur se fait fort d'éclairer. Même le génial Thoreau m'exaspère dans ses rodomontades à l'égard des paysans endettés de la région de Concord : les bougres, que n'ont-ils un simple arpent de terre pour leur auto-subsistance et une maisonnette pour abri, au lieu de s'échiner au travail dans l'illusion de posséder ? (Henri-David, sache que désormais il existe à l'orée du bois qui t'a accueilli 2 ans, 2 mois et 2 jours un Thoreau's Walden Bed & Breakfast et que sur Tripadvisor, les clients sont ravis à l'exception d'un hôte ayant trouvé des cheveux sur la descente de lit.)

En matière de mode de vie, c'est l'uniformité qui me semble ravageuse et « il faut de tout pour faire un monde » une sagesse plus prometteuse. Si je sens qu'il est essentiel pour moi de vivre une expérience d'habitat alternatif au grand air, non pas comme respiration dans un morne ordinaire mais dans un quotidien lui-même transformé, en quoi devrais-je critiquer les heureux habitants d'appartements ou de lotissements ? Je ne suis moi-même pas malheureuse en appartement, j'ai un toit sur la tête alors que j'en ai parfois manqué, je mesure cette chance. J'ai simplement la nostalgie d'un rapport aérien au monde, que ces trois semaines passées sous la tente à 7 mois de grossesse m'ont soudainement rappelé. La randonnée et la course à pied ont été des moyens détournés d'y parvenir, mais ces activités s'inscrivent dans le loisir des jours. Habiter autrement est un rêve personnel, conjugué au pluriel avec mon compagnon et nos enfants. Je peux le voir comme un art de vivre ou un outil de résistance, il n'en demeure pas moins que mes semblables ont le droit de former d'autres rêves, dans d'autres espaces.

Ceci est le deuxième billet sur notre projet d'habitat familial alternatif. Retrouvez les autres billets ici : - Romans d'été
- Faire vivre le rêve
- "Life is huge, live Tiny !" : le mouvement Tiny Houses 

lundi 18 août 2014

Romans d'été



- Vous savez, la liberté est un concept intéressant. J'ai connu un type qui était trader à Wall Street, le genre de golden boy plein aux as et à qui tout sourit. Un jour, il a voulu devenir un homme libre. Il a vu un reportage à la télévision sur l'Alaska et ça lui a fait une espèce de choc. Il a décidé qu'il serait désormais un chasseur, libre et heureux, et qu'il vivrait du bon air. Il a tout plaqué et il est parti dans le sud de l'Alaska, vers le Wrangell. Eh bien figurez-vous que ce type, qui avait toujours tout réussi dans la vie, a également réussi ce pari-là. C'est devenu véritablement un homme libre. Pas d'attache, pas de famille, pas de maison : juste quelques chiens et une tente. C'était le seul homme vraiment libre que j'aie connu.
- C'était ?
- C'était. Le bougre a été très libre pendant quatre mois, de juin à octobre. Et il a fini par mourir de froid l'hiver venu, après avoir bouffé tous ses chiens par désespoir.
 
(Joel Dicker, La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, Editions de Fallois / Poche, 2014, p. 512)

Eté 2014, entre montagne et camping forestier, Maurienne et Ile-de-France. Les femmes enceintes ne souffrent pas seulement de remontées acides. A la faveur d'une thérapie analytique initiée en début de grossesse, les rêves remontent également à la surface, bulles aigres-douces que l'on peut tenter de saisir entre nos doigts avant qu'elles n'éclatent. Des rêves, des instants passés mêlés aux projections du futur que l'on porte. Ces lanternes magiques me parlent de ce que je suis, de ce que j'ai laissé filer, de ce qui revient sans cesse et se réveille au moindre détail, oui, un reportage à la télévision sur un mec parti vivre en quasi-autarcie au fin fond de la Nouvelle-Zélande, par exemple. La Friche RVI à Lyon, les squats des Cévennes, les jardins des possibles et les utopies cloîtrées. Ces habitats alternatifs dans lesquels j'ai vécu quelques temps, aujourd'hui détruits par les "pouvoirs publics" alors que tant de mains s'étaient jointes pour les rebâtir. Les campings de mon enfance, lieux de formation et de liberté -- des campings deux étoiles, sous les pins, sans flonflons ni animations, seulement de l'espace et des jeux. La randonnée en autonomie et la course pieds nus. Tout se mélange. Puis au réveil, une inspiration : je suis faite pour vivre dehors, avec juste un abri à la mesure des éléments. L'observation de notre fille, oscillant entre épanouissement total en plein air et retraite calme lorsque la pluie tombe, un livre à la main sous une toile de tente. Mes rêves enfouis percutant ceux de mon compagnon -- des vies différentes mais une même direction. Et des romans d'été aux thématiques fort éloignées de ces préoccupations, dans lesquels de petits passages périphériques viennent distiller des clins d’œil. C'est décidé, nous partons en exploration.

Ceci est le premier billet sur notre projet d'habitat familial alternatif.
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- L'aventure de proximité
- Faire vivre le rêve
- "Life is huge, live Tiny !" : le mouvement Tiny Houses