vendredi 30 octobre 2009

Plongée sous-marine

Paris, vers la fin du mois d'octobre 2009. Un étrange tiroir dans une bibliothèque. Sur l'étiquette : « Requins / Compte pêcheurs ». De quoi s'agit-il ? Le nom de cette boîte ne donne pas tellement envie de l'ouvrir. Et si une bête surgissait, se déployant comme une bouée gonflable, toutes dents dehors ?
Le morceau de scotch sur la face avant de l'objet prouve d'ailleurs qu'un squale a déjà manifesté sa désapprobation — on a voulu le sortir d'une sieste, il a riposté. Pour vider sa querelle, il a mangé tous les livres de l'étagère. Leroi-Gourhan avait un goût de limaille de fer, André-Georges Haudricourt sentait l'eucalyptus de Sibérie et la documentaliste venue arrêter son dîner revanchard, la myrtille. Des saveurs bien exotiques, pour un requin pèlerin originaire des Bahamas.
Cet événement a marqué la fin d'une présence passive dans ce laboratoire d'anthropologie des techniques et des milieux maritimes. Révolté d'être uniquement considéré comme un objet de recherche, il a rompu ses chaînes et travaille maintenant en sous-marin sur ses propres données. Dissimulé dans sa boîte, ne sortant que le soir une fois les lieux vidés de leurs occupants officiels, il compulse ses notes, dresse des tableaux et des graphes. Il procède à une analyse comparative des mode de chasse à l'homme, dans toutes les eaux du globe, territoriales ou non. Il a privilégié un groupe social et professionnel qu'il affectionne particulièrement : les morutiers. Et pour bien faire comprendre aux chercheurs du laboratoire qu'il se considérait comme un membre éminent de leur société, il a pris un stylo feutre entre ses nageoires pectorales et a inscrit, près du nom de son groupe paraphylétique d'espèce : « compte pêcheurs ».
Je ne me risquerai pas à le déranger pour en savoir plus : je l'entends qui grommelle dans son carton et je ne veux pas y laisser un bras.

vendredi 9 octobre 2009

Roman-photo du juste après


L'histoire commence un jeudi d'octobre, à 6 heures. Le jour n'est pas encore levé sur l'automne parisien alors que j'achève l'ultime relecture de mon manuscrit de thèse — la relecture grammaticale, avec un logiciel adapté : traquer les fautes apparaissant en vert, vérifier, corriger. Je suis fatiguée après cette troisième nuit blanche de la semaine, il restera sûrement des coquilles, tant pis, il faut finir. J'ai rendez-vous à 9 heures chez l'imprimeur, je n'aurai pas le temps de dormir, un thé à l'huile essentielle de cannelle m'aidera à tenir. Devant les yeux, ma "To do list" entièrement cochée. "Intégration carto" : fait. Cahier photographique : fait. Liste des entretiens en annexe : fait. Mon document \LaTeX n'attend plus que moi. J'appuie sur "Composer", le compilateur se met en route et délivre un PDF. Je grave deux CD — l'un pour l'imprimeur, l'autre pour ma directrice de thèse. Je glisse les PDF sur ma clé USB, on ne sait jamais, c'est fragile, ces bêtes-là.


9 heures, je passe la porte de l'imprimeur. On s'installe sur un ordinateur, il ausculte le PDF :
"- L'imprimeur : Il y a des numéros de page sur les pages blanches, ça ne se fait pas, on va les enlever.
- Moi : J'ai écrit avec LaTeX, il aurait dû prendre cette norme en compte, logiquement...
- Ah, vous avez utilisé LaTeX ? C'est super, ça fait du beau boulot.
- Oui, ça demande quand même de s'y mettre un peu, il y a des lignes de code et tout.
- C'est le meilleur outil pour composer un texte. Word, c'est vraiment pour les neuneus, ça fait des trucs dégueulasses. [Il calcule les marges] Ah, c'est sûr, ça c'est du LaTeX, y'a aucun problème, c'est nickel. Bon allez, on lance tout ça. "
"Tout ça", c'est six ans de ma vie. Alors je suis contente qu'il s'en occupe ainsi, avec tout son savoir et sa dextérité. C'est tellement rapide que je n'ai pas le temps de prendre de photos. Les feuilles sortent de l'imprimante à vitesse grand V. La couverture et la quatrième de couv' sortent solidairement, sur une feuille A3. Elles sont ensuite passées au massicot, qui tranche avec son bruit d'enfer. Je pense au film de Gilles Grangier, Le cave se rebiffe, je revois la salle de l'imprimerie et ses "Aurélia 900", des bécanes comme on n'en fait plus.

Après le gros massicot, c'est au tour du petit, qui affine le travail. L'assistant de l'imprimeur s'en occupe. Il prend le temps de jeter un œil sur le titre de ma thèse.
" - L'assistant : Ah, mais je savais pas qu'il y avait des ex-votos dans les églises parisiennes !
- Moi : Des ex-votos en marbre, il y en a dans quasiment toutes les églises, à Paris. A Marseille, par exemple, il y a aussi des tableaux, des bateaux miniatures...
- Oui, je vois lesquels, ils sont suspendus au plafond.
- Moi j'ai plutôt travaillé sur les messages que les gens inscrivent eux-mêmes, sur des statues ou des cahiers, voyez, comme ça. [Je sors une page du cahier photographique pour lui montrer]
- Ah, mais c'est dingue, je savais pas que ça existait !
- Je passerai vous déposer un PDF de ma thèse, après ma soutenance.
- D'accord, je veux bien, ça m'intéresse. "
Et hop, déjà un lecteur.


Je m'installe au bureau pour contrôler le premier exemplaire sorti. J'ai les mains qui tremblent, c'est la première fois que je vois ma thèse entièrement imprimée. Je regarde d'abord la qualité d'impression des photos : elle est parfaite, les photos sont superbes, plus belles que sur l'écran de mon ordinateur. Sur l'une d'entre elles, on a l'impression qu'on pourrait toucher le mur sur lequel est inscrit un graffiti. Les détails sont très fins. Je m'attarde ensuite sur la police de caractère. Le rendu sur papier est vraiment beau. Je suis ravie.
"- C'est parfait, c'est splendide !
- Vous pouvez répéter ça pour le patron ? Il a besoin qu'on le lui rappelle, parfois...
- C'est vraiment superbe, sans déconner."
Je remarque les deux objets présents sous la table de relecture : des ramettes de papier blanc de marque "Discovery" et un carton pour les déchets papier, sur lequel on a écrit au feutre "Gache", suivit du triangle de signalisation "Attention!". Trop crevée pour poser des question d'ethnographe, je ne saurai pas pourquoi il faut faire gaffe à la gache. Je me contente de laisser voguer mes pensées embrumées du côté de la métaphore : d'un côté, la "découverte", de l'autre, la poubelle... il s'agit de ne pas se tromper de camp.

18 heures 15. Je viens de passer chercher mes exemplaires reliés chez l'imprimeur. L'employée de l'accueil me les met dans un sac en plastique.
"- Désolée, dit-elle, les sacs ne font pas très professionnels.
- Oh, mais ce n'est pas grave, les volumes ont été divinement imprimés et reliés, c'est ce qui compte. Et puis je vais à La Poste, juste en face."
Eh bien avec moi, ils sont servis en compliments. Je sors de la boutique les bras chargés et le cœur léger.

A La Poste, c'est l'aventure. Il faut maintenant se diriger vers plusieurs guichets pour réaliser une seule opération. Je m'installe sur une table haute pour empaqueter mes volumes destinés aux pré-rapporteurs — des enseignants-chercheurs extérieurs à mon école, qui vont lire ma thèse et dire "OK, ça passe en soutenance" ou "Il faut quelques corrections" ou "Ça va pas du tout, il faut tout recommencer." Je feuillette une dernière fois le cahier photographique et là je tombe sur UNE ERREUR. La légende de la photo 5.14 indique "Eglise Notre-Dame-des-Champs, pilier lumineux, Sainte Thérèse de Lisieux et à la Vierge, avril 2005." La Vierge et Sainte Thérèse de Lisieux n'ont rien à faire là !.. Bon, tant pis, ça me donne l'occasion de faire une blague. Sur le petit carton qui accompagne mon envoi, après la formule souhaitant bonne réception, j'indique : "Erratum : Sainte Thérèse de Lisieux et la Vierge font une apparition intempestive à la légende 5.14 du cahier photographique." Il faut que je recommence deux fois l'une de mes cartes, parce que j'ai mis une mauvaise date : "Paris, le 8 octobre 2010"... Oh non, pas un an de plus !

18 heures 30. Ouf, ça-y-est, tout est emballé.


Je passe au guichet d'enregistrement, ce sont deux jeunes stagiaires qui s'y collent. Elle s'y connaît mieux que lui, elle montre comment scanner le code barre, entrer manuellement mon numéro de téléphone, enregistrer l'envoi. Leur maître de stage passe contrôler l'opération. "Ils se débrouillent comme des chefs", je dis. Il sourit, il est content de ses petits jeunes. Le papier autocollant certifiant l'enregistrement des envois sort dans une imprimante à l'autre bout de la salle, le maître envoie l'élève, ben oui, y'a pas écrit "La Poste", quand même.

Je récupère mes reçus, avec le numéro de l'envoi qui me permettra de contrôler l'acheminement depuis un site Internet. Le service vendu indique "livré le lendemain matin avant 13 heures".


Vendredi 9 octobre, 13 heures. Je vais sur le site Internet. L'une des enveloppes est arrivée, l'autre est marqué comme "Envoi présenté mais destinataire absent. Pour la suite, se reporter à l'avis de passage". Je clique sur le numéro d'envoi.

Quelle n'est pas ma surprise de constater le détail des sauts de puce qu'a effectué ma thèse : du bureau de Paris Mouffetard, elle est passée au centre de tri de Rungis, au "hub" de Chilly, puis au centre de tri de Toulouse. Là, elle a patienté un peu et elle est arrivée au village de mon rapporteur. Las, personne n'était à la maison. Le postier a donc sorti son stylo de derrière l'oreille (le postier, comme l'épicier, a toujours un crayon derrière l'oreille, dans mon imaginaire), a rédigé un avis de passage qu'il a glissé dans la boite aux lettres. Puis il est reparti avec son enveloppe sous le bras. Je ne sais pas encore si, une fois l'enveloppe retirée au bureau de Poste, j'aurai un nouvel "événement" dans ce tableau de suivi.

Le même jour, à l'EHESS. Me voici au bureau de dépôt des thèses. Auparavant, dans l'ascenseur, j'ai failli me tromper d'étage car j'étais descendue au lieu de monter. Un monsieur avec un chariot rempli d'essuie-mains en tissu est entré, et on a bien rit de mon erreur. "Non, ce n'est pas au deuxième sous-sol que vous déposerez votre thèse !" Zut, je ne pourrai pas rajouter le monsieur aux essuie-mains dans ma page de remerciements, elle est déjà imprimée. Parce que les "soutiers" de l'université française, ce ne sont pas seulement ceux . Même si cette personne du service maintenance et entretien a le statut de fonctionnaire, c'est bien lui qui va chercher le tissu au sous-sol, pour que les chercheurs puissent avoir les mains propres. Et c'est bien souvent lui qu'on ignore, invisible bonhomme avec son chariot.

J'arrive finalement au bureau adéquat, la secrétaire m'accueille et nous sommes interrompues par un coup de téléphone. Il s'agit d'un problème légal autour d'une mention attribuée au travail d'un candidat. Elle ouvre le tiroir et sort une feuille verte — la feuille du procès-verbal de soutenance — et lit à son interlocuteur le décret relatif à cette question. Elle raccroche et s'excuse : "- Je suis désolée, on est aussi appelés par les enseignants et en ce moment ça n'arrête pas. Et ils ne sont pas toujours très aimables." Il y a ceux qu'on ignore et ceux qu'on engueule. Elle vient de se faire engueuler sous mon nez mais je n'ai rien remarqué, tant elle est restée courtoise dans ses réponses. C'est un métier !

Elle me donne les formulaires d'inscription, m'explique ce que je devrai déposer quand les pré-rapporteurs auront donné leur avis. Ma thèse rejoindra bientôt, après mon départ, l'étagère des volumes en attente de soutenance, assortie d'un Post-it jaune sur lequel sera inscrit mon nom.

Quel bonheur d'en être enfin arrivée là.



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Je remercie Jérôme Denis, de Scriptopolis, pour m'avoir incité à réaliser cette petite ethnographie de mon dépôt de thèse. Sans cette impulsion, avec toute la fatigue accumulée au fil de ces dernières semaines, je n'en aurais pas eu le courage.