dimanche 26 juillet 2009

Vie scolaire

Paris, rue d'Alesia, juillet 2009. Les élèves du collège sont en vacances depuis plusieurs semaines, mais les écrits exposés qui régentent leurs jeunes années restent présents sur les vitres des portes d'entrée. Pour le touriste de passage, ces affichettes ouvrent sur un univers effarant. Un monde où il existe des "feuilles bleues d'élèves sans carnet", dans lequel un oubli ou une négligence de protocole peut conduire à perdre une heure de sa vie au fond d'une salle de classe aux murs blancs.
Un monde peuplé de formulaires, de routines criblées d'inscriptions, de contrôle d'entrées et de sorties. La consigne, datant du 9 janvier, a due être imprimée, signée et affichée après un semestre entier d'épuisantes contrevenances : l'élève doit signaler avant midi qu'il est présent dans l'établissement. Comment, en effet, pourrait-il en sortir alors qu'il n'y a pas officiellement pénétré ?
"- Mais Madame, vous voyez bien que je suis entré, puisque je suis là devant vous !
- Peu importe, il me faut la feuille bleue d'élève sans carnet. Afin de pleinement manifester votre présence, vous resterez une heure en retenue."

Si janvier signe la fin des tolérances vis-à-vis de la feuille bleue, mars est le temps du ras-le-bol des trotinettes. Avec les beaux jours, la salle de la vie scolaire déborde de roulettes, de métal hurlant et de poignées rétractables. Les assistants d'éducation sont transformés en gestionnaires de véhicules : "Nan-c'est-pas-la-mienne-mais-c'est-Kévin-qui-m'a-dit-de-la-lui-prendre". On ne s'en sort plus, alors que les choses soient claires : on souligne en rouge et on met un point d'exclamation.

jeudi 23 juillet 2009

Une bouteille à la Loire

Saumur, entre deux ponts, juillet 2009. C'est une arrivée sous la pluie, dans une ville inconnue. Une veste de travail sur la tête pour se parer des gouttes, des chaussures à talons hauts torturant les pieds. Mais il faut continuer d'avancer, vaille que vaille, trouver le gîte et le couvert pour vite se réchauffer. Pas un chat dans les rues.
Une voix perce le rideau glacé et j'aperçois une silhouette rose qui s'agite à la fenêtre d'un rez-de-chaussée. "Mademoiselle, Mademoiselle!" Une grand-mère se tient debout, sa main me fait signe d'approcher.
"- Est-ce que vous pouvez entrer un moment chez moi, j'ai un service à vous demander. - Je n'ai pas vraiment le temps d'entrer, mais que puis-je pour vous aider ?"
(Je n'ai pas du tout l'intention de m'attarder, mais je ne résiste pas aux mamies roses.)
Elle parle tout à coup si bas que je suis obligée de m'avancer au-delà de la limite où le corps de l'autre ne peut plus être passé sous silence. Nos visages sont à présent séparés de quelques centimètres, dans l'encadrement de sa fenêtre.
"En fait je dois vous donner quelque chose... "
Encore une laissée pour compte, me dis-je, la voilà rendue folle de solitude.
J'enchaîne aussitôt : "Vous avez besoin que je vous fasse quelques courses ?"
(C'est moi qui débloque, il est 20 heures 30 en province, l'heure des courses est close.)
Elle poursuit :
"- Mes voisins se sont disputés et la femme est venue m'apporter la bouteille de vin de son mari. Je ne peux pas la garder.
- Ah, vous ne buvez pas ?
- Son mari a menacé de dire à mon fils que je cachais du vin chez moi. Je ne peux pas garder cette bouteille.
- Dans ce cas, donnez-là moi par la fenêtre.
- Vous allez la boire ?
(Vin de querelle = piquette, ne compte pas sur moi, Mamie rose)
- Non, vous n'y pensez pas ! J'irai la jeter dans la première poubelle venue.
- Oui, bonne idée. Jetez-là à la Loire.
- A la Loire ? Non, je ne vais pas la jeter à la Loire, il y a une poubelle au coin de la rue.
- Non !! (Son visage se transforme en un masque d'angoisse) Mon voisin va venir la rechercher, ou alors mon fils va la trouver !
- Bon, bon, donnez-la moi, je la jetterai de l'autre côté du pont.
- Mais vous allez la prendre comment, vos sacs m'ont l'air bien pleins...
- Je peux la prendre à la main.
- Non, non ! Mon voisin risque de la voir !
- Ne vous inquiétez pas, je vais la cacher sous ma veste.
- Ah, voilà, bonne idée... Tenez."
S'ensuit une pantomime pour me passer la bouteille, avec force "Chuuuuut !", sourires anxieux et regards affolés. Je me retiens pour ne pas éclater de rire. La pluie tombe toujours aussi dru mais je l'ai oubliée.
"- Bon, eh bien au revoir, Madame, bonne soirée !
- Chuuuuuuuuuut !"
Je m'éloigne, la bouteille sous le paletot, je la vois fermer prestement sa fenêtre et ses volets blancs, retournant à sa vie immobile et moi à mes chemins trempés.

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Je profite de ce billet pour annoncer que le vendredi 7 août prochain, un échange de blog aura lieu entre Anthony Poiraudeau (Futiles et graves) et moi-même. Il s'agit d'une initiative des mes amis de Scriptopolis et de François Bon (Tiers Livre), intitulée "Les vases communicants". Elle consiste en l'échange par deux blogueurs de leurs blogs respectifs, le temps d'un billet, le premier vendredi de chaque mois.
Ainsi le vendredi 3 juillet dernier, Jérôme Denis de Scriptopolis a publié un texte chez François Bon, tandis que François Bon publiait le sien chez Scriptopolis.
Un groupe facebook, intitulé "les vases communicants" a été créé à cette occasion - un lieu de rassemblement possible pour les participants, qui peuvent y signaler leurs échanges de blogs.
On y apprend par exemple que ce même vendredi 7 août,
Liminaire joue aux vases communicants avec Michel Brosseau.
On joue aussi chez Christophe et Jeanne.
N'hésitez pas à vous inscrire !

vendredi 17 juillet 2009

Compostage


Train Corail 12301 Paris-Compiègne, 6h45. "Dans quelques instants, je passerai dans les voitures. Si vous n'avez pas composté votre billet, merci de vous présenter à moi avant le début des opérations de contrôle."
La voix grésillante se faufile dans mes oreilles et se mélange au goût amer du café trop matinal. Damned ! Il va falloir que je me farcisse le contrôleur au lieu de me lover au creux des sièges, mon polar à la main. Avec sa casquette de LAPD Styleco, sa chemise violette et le frais visage de celui qui a l'habitude de se lever tôt, je sens qu'il va m'énerver.
Une page, un coup d'oeil. Un paragraphe, un coup d'oeil. Une phrase... Le voilà qui passe, en trombe. Quand je suis debout, il est déjà dans le wagon suivant. Une vraie petite bombe, cet ange du rail. Je le rejoins en essayant de ne pas me rétamer sur les voyageurs qui dorment — les bienheureux.
"Monsieur ! Bonjour, je n'ai pas composté mon ticket." Je ne remercierai jamais assez cette amie italienne qui m'a mis le mot "ticket" dans la bouche, pour désigner les billets de train. Depuis, j'ai l'air d'une parisienne bloquée dans son métro. "Oui, votre billet", annone-t-il en souriant tandis que je lui tend l'objet du délit. Son regard frise. Il sort la poinçonneuse de sa poche, perce trois trous dans la bande magnétique. Avec ça, je ne pourrai plus échanger frauduleusement ce voyage contre un autre.
Mais il n'en reste pas là : il dégaine un stylo bille de sa poche pectorale et inscrit un code au dos du billet, suivi de la date du jour : "IC 12301 le 17/07/09". Puis avec un plaisir non dissimulé, il extrait de sa sacoche un petit objet métallique et un encreur. Une bourrasque due au croisement d'un autre Corail manque de me flanquer par terre, mais lui reste droit comme un I. Le geste expert, il tamponne. Le cachet comprend le logo de la SNCF et encore un code : "PN 236".
Rendre inutilisable le billet ne suffit pas, il faut aussi authentifier que ce train Intercités 12301 a bien été pris ce jour. Pour cela, ma présence de voyageuse tangueuse a besoin d'être visée par un être étrange vêtu de violet et muni d'un sceau : je viens de rencontrer PN 236.
Enchantée.

mercredi 1 juillet 2009

Echéance

Paris, 13è arrondissement, juillet 2009

L'univers des HLM est peuplé d'habitants sans mémoire. La première semaine du mois passée, quand le salaire se fait attendre et que les allocations ont du retard, ils oublient de payer leur loyer. Heureusement, une affichette scotchée à la porte vitée est là pour rappeler la date d'échéance à tous ces insouciants. Chaque fois qu'ils entrent ou sortent de l'immeuble, les lettres violettes leur sautent au visage, comme le souvenir d'un mauvais rêve ressurgissant par bribes au creux de la journée.
Mise à part la sommation à l'impératif, les rédacteurs de l'affichette ne semblent pas accorder d'importance au soin de formuler des phrases. Un titre, des dates, un lieu et le logo du bailleur en guise de signature suffisent à produire un effet. Pour ne pas lasser les habitants et risquer de passer du côté du décor, les couleurs de l'affichette changent tous les mois : mars vert, avril jaune, mai rose, toujours dans les tons pastels pour soulager la douloureuse. La saillance est finement orchestrée pour sortir les chèques de l'ombre.

C'est l'été. Les gamins écoutent du rap à fond les platines toutes fenêtres ouvertes, les mères arrosent sur le balcon les plantes souffrant du soleil cuisant de midi, les pères jettent leurs bouteilles de bière dans les vides-ordures. La vie, quoi... Mais non. Ces petits actes anondins sont désignés par d'autres affichettes (à dominante rouge, cette fois), comme des incivilités.
Eh oui, gamin ! Tu crois peut-être que tout le monde aime Puff Daddy et 2Pac ? Et Madame Michu, voyons, voyons ! Vous n'êtes pas obligée d'asperger le brushing de Madame Poulet en arrosant vos fleurs ! Quand au père Lantier, s'il pouvait arrêter son tapage diurne après la binouze de 18 heures, tout le monde y trouverait son compte.
Là encore, pas de phrase. Des dessins plus ou moins heureux et des formules lapidaires. "Respect pour les voisins", annonce l'affichette. "Indispensable pour votre confort et votre sécurité", ajoute-t-elle. Nos sémillants rédacteurs en appellent aux principes d'un bien commun moderne que l'on destine au peuple oublieux des HLM. Si nous étions au début du XXè siècle, l'affichette aurait certainement promu l'hygiène et la salubrité. Ultime forme d'innovation dans la communication entre les bailleurs et les habitants, l'appartion du "smiley" pour adoucir les moeurs. Les temps changent, les écrits exposés s'adaptent.